News from...Christophe Dumas en Guadeloupe

Quel est votre parcours initial ?

Christophe Dumas : Je suis diplômé ingénieur en agriculture de l’ISARA (Institut supérieur d’agriculture Rhône-Alpes à Lyon), promotion1997. J’ai acquis une spécialisation en procédés et production alimentaire durant ma dernière année d’études effectuée en échange à l’université de Guelph en Ontario, Canada.

J’ai travaillé comme étudiant chercheur au sein du laboratoire de recherche en procédés industriels agroalimentaires du Dr Gauri S. Mittal afin de réaliser mon mémoire de fin d’études.

Lors de ma  première expérience professionnelle, j’ai été envoyé par AFREM SA au Maroc durant deux  ans, comme responsable de montage et mise en route de ligne de production de pâtes alimentaires et couscous. J’ai ensuite exercé la responsabilité technique et production de cette nouvelle usine à Kénitra.

 

Quelles circonstances vous ont mené en Guadeloupe ?

Après avoir terminé ma mission au Maroc, un ami de promotion travaillant en Guadeloupe m’a informé que la société Callard (Fabrication et commercialisation de spiritueux et liqueurs) recherchait son responsable production et développement. J’ai accepté ce poste et je me suis installé en Guadeloupe en 2001.

Après deux ans chez Callard, j’ai travaillé au démarrage et lancement d’une micro-brasserie (Les Brasseurs de Guadeloupe) en assurant la gestion de la production et mise au point technique d’une nouvelle bière sur le marché. Cette expérience m’a permis d’acquérir des compétences commerciales lors de la mise en place du réseau de distribution.

J’ai ensuite été recruté par la maison mère de la brasserie : Jus de fruits Caraïbes ; depuis 2006, j’y suis directeur technique et production depuis 2006.

 

En quoi consiste votre travail ?

Nous sommes une entreprise 100 % guadeloupéenne. Nous fabriquons et commercialisons des jus de fruits (conditionnements aseptiques Tetra-Pak) pour des marques nationales (Banga, Pampryl du groupe Orangina-Schweppes) mais aussi pour des hard-discounters et marques distributeurs. Nous commercialisons nos produits sur les trois départements : Guadeloupe, Martinique et Guyane.

Mon métier consiste à l’organisation de la production et de la maintenance préventive et curative des lignes de production, mais aussi à veiller au respect de notre système qualité ISO 9001 et au fonctionnement de notre station d’épuration.

Une part prépondérante de mon métier est liée au relationnel et à l’humain par le management des équipes production et maintenance. Développer les compétences et les potentiels, former les opérateurs et techniciens pour un meilleur épanouissement des équipes est très enrichissant.

 

Quelle vision la Guadeloupe a-t-elle de la métropole ?

Afin de poursuivre leurs études et d’intégrer des grandes écoles ou universités (toutes les filières ne sont pas représentées aux Antilles-Guyane), les étudiants doivent partir en métropole pour acquérir diplômes et savoir.

La métropole représente aussi un choix de migration pour l’emploi, « promettant » plus de débouchés que les DOM. On peut estimer que la population d’origine antillaise en métropole représente un quart de la population des DOM. L’intégration n’y est pas forcément aisée, et les Antillais, blancs ou noirs, restent très attachés à leur terre natale. Cependant le retour aux îles pour ces natifs, passés par la case métropole, n’est pas forcément aisé non plus.

En Guadeloupe, la population est très à l’écoute de la politique du gouvernement, des informations, de la situation métropolitaine. En effet les DOM dépendent exclusivement de la métropole ; l’intervention de l’Etat y est très forte.

 

Quels conseils donneriez-vous à un chef d’entreprise savoyard désireux d’exporter en Guadeloupe ?

Dans le secteur alimentaire, les grandes enseignes de la distribution sont représentées. Pour exporter en Guadeloupe il préférable de travailler avec un distributeur local qui maîtrise le fret, l’approvisionnement, la négociation et la commercialisation au niveau local. Il en est de même pour les services et les équipements. Par exemple, Aixam est représentée en Guadeloupe par un distributeur local.

La part de l’activité industrielle sur l’île, par rapport à la distribution de biens de consommation et services, reste minoritaire. Elle concerne en premier lieu la filière canne (sucreries et distilleries), filière agro-industrielle de la banane, cimenteries, meuneries, produits laitiers frais (yaourts, crèmes glacées), eaux minérales, jus de fruits, BTP, raffinerie, EDF et producteurs privés d’électricité (géothermie).

Le solaire est en plein développement grâce à des programmes de défiscalisation avantageux aussi bien pour les particuliers que pour les institutionnels, entreprises, etc. La Savoie est précurseur dans ce domaine, et des débouchés probables seraient envisageables.

 

Comment avez-vous traversé la crise sociale de cet hiver ? Comment percevez-vous la situation aujourd’hui ?

Nous avons subi cette grève générale de plein fouet. L’île s’est retrouvée entièrement bloquée car tous les secteurs se sont arrêtés : plus de distribution de carburant, arrêt des producteurs privés d’électricité (30 % de la fourniture) ainsi qu’un débrayage total des équipes EDF. Toutes les administrations ont été fermées. Tous les distributeurs alimentaires : grandes et moyennes surfaces, hard-discounters (nos clients) ont été bloqués. Nous enregistrons des pertes supérieures à un mois de CA. Nous devons aujourd’hui apporter une attention accrue à la gestion de la trésorerie de l’entreprise. Mais également consolider les relations avec nos clients afin de combler le manque à gagner des 44 jours de grève.

Cette crise est une crise sociétale propre aux DOM et plus particulièrement en Guadeloupe. Au-delà d’une impérieuse nécessité d’un combat contre « la vie chère », il s’agit fondamentalement d’une crise identitaire de représentativité de la société guadeloupéenne au sein de son tissu économique. L’insularité et le monopole par quelques « happy fews », de pans entiers de l’économie locale font que le mouvement LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon : « Union contre les abus ») souhaitait réveiller les consciences, mobiliser le peuple pour contraindre les monopoles à plus d’égalité sociale, d’équité et de réalité dans les prix pratiqués.

L’accord Bino définit que les entreprises verseront 50 €, l’Etat 100 € (provisoirement), les collectivités 50 € (provisoirement).

L’accord du 4 Mars comporte 165 points. Voici les rubriques traitées : Prestations sociales, minimas sociaux et salaires ; Baisse des prix produits de première nécessité ; Baisse des prix des carburants ; Baisse du prix de l’eau ; Logement ; Transport ; Education ; Formation professionnelle et emploi des jeunes ; Droits syndicaux ; Services publics ; Production : volet agricole et volet pêche ; Aménagement du territoire et infrastructure ; Culture ; Dispositions finales et diverses.

L’accord Bino intègre l’argent public dans les salaires. On peut supposer que cet accord entraînera : un effet inflationniste immédiat ; un renforcement de la dépendance de l’économie à l’argent du contribuable ; une accentuation du clivage entre nos territoires et leurs voisins tant pour le niveau de vie que pour l’assistanat ; une perte de compétitivité accrue des produits locaux comparés aux produits de métropole (coûts de production moins élevés) (…)

 

Les mesures mises en œuvre sont elles appliquées ?

Les 165 points de revendication sont actuellement en cours et ont déjà pris effet, parmi les plus spectaculaires : baisse des carburants, baisse des prix de 100 produits de première nécessité, etc.

Le point délicat restait l’accord sur les salaires. Aujourd’hui le gouvernement a entériné l’extension de « Bino » à toutes les entreprises de Guadeloupe, qui devront augmenter les salaires.

 

Comment voyez-vous la sortie de crise ?

Il est encore trop tôt pour savoir de quoi l’avenir sera fait. La sortie de crise sera longue et difficile afin de retrouver une activité économique « normale ». Les mois prochains nous en diront plus sur l’avenir des sociétés déjà en difficulté. Le slogan du LKP résume bien la situation : « Plus rien ne sera comme avant le 20 janvier 2009 »… Les investissements seront très certainement fortement ralentis durant les mois à venir. Il faudra redoubler de travail afin de rattraper le retard.

 

Les conflits entre les différentes communautés (békés, etc.) vont-ils se résoudre ? Et comment ?

De l’extérieur on peut voir cette situation comme un conflit entre des communautés. Cette question est très métaphysique et fait part entière de la spécificité des sociétés antillaises. Il s’agit d’une société multiculturelle regroupant des communautés : les Antillais, les Indiens, les Syro-libanais, les Blancs-créoles, les Métropolitains, les Haïtiens et depuis quelques années les Juifs d'Afrique du Nord, qui se côtoient et se mélangent, peu ou pas du tout. Ces groupes entretiennent des relations de haine-amour complexes caractéristiques de sociétés plurielles. Un projet commun pour la Guadeloupe ne sera possible que si on oublie la défiance des uns par rapport aux autres et les vieilles rancœurs. L’étroitesse du marché, l’étendue limitée des territoires, l’éloignement de ces territoires exacerberont toujours les relations en des périodes économiquement et socialement difficiles.

 

Comment commence la saison touristique ? L’économie repart elle ?

La saison touristique démarre de novembre à avril, grosso-modo. Durant le conflit les annulations ont été massives et les chiffres de l’aéroport confirment des baisses de trafic importantes. Certains hôtels n’ont pas rouvert depuis la fin du conflit. Un travail important de promotion des destinations Antilles avait été engagé ces quelques dernières années. Il sera à refaire afin de retrouver un niveau de fréquentation équivalent et de qualité. Cette situation permettra peut-être de remettre à plat l’offre touristique des Antilles françaises, devant relever le défi de la concurrence des autres îles voisines souvent considérées comme des destinations moins chères, ainsi que des offres de qualité.

L’économie mettra du temps à repartir ; les consciences ayant été chamboulées, des mois seront nécessaires pour digérer cette lame de fond. La récolte de la canne à sucre démarrant traditionnellement en février se verra amputée d’une grande part des ses volumes avec des rendements faibles. C’est un pan prépondérant de l’économie locale, car elle fait vivre plusieurs dizaines de milliers de personnes directement ou indirectement.

Il faut espérer que la baisse des prix en grandes surfaces, des services, etc ainsi que l’augmentation des salaires permettent un retour de la confiance dans l’économie et sa progression.

 

A titre personnel, comment vivez-vous là-bas ? Quel est le rythme de vie ?

Le rythme professionnel est très chargé. L’activité industrielle sur une île à 6 000 Km de la métropole rencontre des difficultés inhérentes à son éloignement et sa dépendance au bon fonctionnement de l’ensemble des secteurs économiques de l’île. On est souvent très loin de la carte postale : farniente, plages de sable blanc, lagons azur et cocotiers.

La qualité de vie y est cependant très intéressante de par le climat et les activités qu’elle présente. C’est une île alliant mer et montagne, ce qui n’est pas sans déplaire au Savoyard que je suis. La diversité de ses paysages, de ses richesses en fait une terre d’accueil et d’épanouissement. Depuis tout jeune j’ai appris de la montagne à respecter la nature et une certaine humilité dans l’appréhension du milieu mais aussi des gens. Comme la montagne la Guadeloupe se révèle aussi exubérante que secrète. Il suffit de temps, de patience pour en comprendre et apprécier ses spécificités.

La gastronomie locale est un savant mélange de cuisine aux multiples racines à l’image de sa société multiculturelle : Colombos de poulet ou de cabris, accras de morue et Ti’Punch, fricassée de Chatrou, Matété crabe, boudin créole finement pimenté, court bouillon de poisson, fruits à pain, ignames, et des fruits succulents, mangue, maracudja, goyave, banane, coco, etc. La Guadeloupe se tient bien à table, pour le ravissement des papilles. En échange, je dois dire que la Tomme des Bauges, le Reblochon, le Beaufort, sont très appréciés ici et font de nombreux adeptes. Les vaches locales sont loin des Montbéliardes ou de nos Tarines ; souvent attachées à leur piquet les races indiennes sont aujourd’hui métissées de Limousines ou Charolaises afin d’améliorer le poids des carcasses pour la viande, tout en conservant la rusticité de races adaptées au climat tropical.

La Guadeloupe, « Karukera » : l’île aux belles eaux, offre des rivières de toute beauté. Adepte du ski et de la glisse en montagne je continue à pratiquer le parapente sur des sites majestueux. J’ai découvert la voile (les WE en catamaran aux Saintes : une des plus belles baies du monde et Marie-Galante sont mémorables), ainsi que les nouvelles glisses comme le Kite-surf. N’oublions pas la plongée sous marine dans des sites magnifiques et la pêche au large qui reste une activité artisanale importante. Le courage des pêcheurs sur leur Saintoise de six mètres ramenant dorades, thons, thazars, bonites et autres marlins, n’est pas sans rappeler celui des « conquérants de l’inutile », nos plus grands alpinistes.

En Guadeloupe, les semaines sont chargées et les WE trop courts…